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Entretien avec Sébastien Nadot, docteur en histoire médiévale et député à l'Assemblée nationale

Portraits

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02/12/2019

C’est l’histoire d’un professeur d’EPS devenu docteur d’histoire médiévale à l’EHESS et aujourd’hui député à l’Assemblée nationale. Ce parcours atypique, c’est celui de Sébastien Nadot, qui, lors d’un passage dans les locaux de l’École, a pris le temps de nous en expliquer les chemins parcourus. 


L’homme est en avance. Comme beaucoup d’ancien·nes de l’EHESS, il profite du quart d’heure de battement pour visiter à nouveau les lieux de ses études, rénovés depuis le temps de sa thèse.

La veille, Sébastien Nadot, député de la Xe circonscription de Haute-Garonne, faisant suite à de précédents échanges, me prévenait qu’il passait dans les parages en ce jour de septembre. Je fus le premier étonné qu’un député à l’agenda chargé pût m’accorder ne serait-ce qu’une heure pour parler de ses études à l’École. En réalité, ce n’en fut pas une, mais trois qu’il passa avec moi à échanger à bâtons rompus autour de sa scolarité, de ses recherches et de son engagement politique.

Pourtant, l’accueil que je lui réservais ne payait pas de mine. Pris au dépourvu la veille de sa venue, je n’eus le temps de réserver qu’une bien modeste salle de réunion au 54, boulevard Raspail : nue, exiguë, sans fenêtres. Lorsque je lui présente mes excuses pour l’aspect du lieu, il y coupe aussitôt court: « Parce que vous croyez qu’à l’Assemblée nationale, on a des bureaux luxueux ? ». Il enchaîne aussitôt avec les conséquences sur ses conditions de travail, entraînées par son expulsion de La République en marche (LREM), en décembre 2018, après avoir voté contre le budget proposé par le gouvernement – conséquences alourdies en février 2019, après qu’il a déployé à l’Assemblée nationale une banderole sur laquelle est écrit « La France tue au Yémen » : « Quand j’étais ‘gentil’, j’avais le droit à un beau bureau. Maintenant que je fais le ‘vilain’, mon bureau s’est rétréci et se trouve juste en face de celui de Marine Le Pen ». 


De l'histoire du sport au Moyen Âge...


Pour expliquer son arrivée à l'EHESS, Sébastien Nadot revient sur ce qui l’y a mené : le sport. Après une licence de Sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) à Paris-V, puis un Capes et une agrégation d’éducation physique, l’homme est nommé professeur agrégé (Prag) à l’université d’Orléans, où il enseigne de 1998 à 2003. « À cette époque, il y avait un afflux massif d’étudiants en Staps, alors que les moyens alloués aux formations n’augmentaient pas », précise-t-il. En conséquence de quoi, en plus du sport, il se retrouve à enseigner l’Histoire, discipline pour laquelle il ressentait « une appétence depuis longtemps ».

Seulement, comme il s’en rend rapidement compte, « on n’enseigne rien si l’on ne connaît rien. J’ai ressenti le besoin de monter en gamme ». Afin d’enseigner l’Histoire au mieux, il s’inscrit donc en tant qu’auditeur libre à l’université d’Orléans, puis passe une licence et y décroche enfin une maîtrise. Son sujet découle naturellement de son métier : l’histoire du sport. Mais d’une période peu étudiée : les pratiques sportives du Ve au XVIIIe siècles. L’idée lui est venue d’un de ses cours. « Un jour, alors que je racontais les Jeux olympiques antiques et la constitution du sport moderne par les bourgeois anglais du XIXe siècle, un étudiant m’a simplement demandé : qu’est-ce qui s’était passé entre les deux ? Je n’ai pas su lui répondre. C’est ce qui m’a motivé à m’intéresser à ce trou de deux mille ans dans l’histoire du sport ».

Le chercheur prend pour objet d’étude les chroniques de joutes chevaleresques au XVe siècle. Il y remarque des pratiques, des règles, des champions et même des médias qui « font système » dans l’Europe occidentale. Cependant, ses collègues persistent à nier l’existence du sport au Moyen Âge. Sa directrice de mémoire l’oriente alors vers Adeline Rucquoi, directrice de recherche au Centre de recherches historiques – CRH (EHESS/CNRS) spécialiste de l’Ibérie médiévale. 

Après un DEA, il s’engage dans l’écriture d’une thèse, qu’il soutient en 2009. L’objectif : démontrer que « la chevalerie était une pratique sportive » à travers l’exemple des joutes du XIIIe au XVIe siècles. Après la soutenance de sa thèse, publiée en 2012, le jeune docteur élargit ses travaux aux autres pratiques sportives au Moyen Âge, comme la danse, la chasse, les courses, le jeu de paume, etc., non seulement au sein de la noblesse mais également dans la bourgeoisie naissante et les classes populaires. Il continue en parallèle à enseigner l’éducation physique de la maternelle à la licence.


... à l'Assemblée nationale


Mais comment passe-t-on de docteur en histoire médiévale à député ? « C’est très simple », assure-t-il pourtant. À l’écouter, une succession de rencontres l’y a mené. Un jour, écoutant « La Fabrique de l’Histoire » sur France Culture, il tombe sur une émission dédiée à Georges Duby – médiéviste dont l’ouvrage sur le jouteur Guillaume le Maréchal avait nourri ses recherches – à laquelle participaient Patrick Boucheron – « jusque-là, pas de surprise » –, mais aussi le sénateur Robert Hue. « En entendant son nom, j’ai eu deux réactions, s’en amuse-t-il encore : d’abord, j’apprenais que Robert Hue vivait toujours ; ensuite, quel rapport entretenait-il avec Duby ? ». Au fil de l’émission, il apprend que Robert Hue, passionné d’Histoire, avait entretenu une correspondance avec Duby. 

Intrigué, Sébastien Nadot se rend sur la page Wikipédia de l’homme politique. Il y note qu’une réunion publique à laquelle participe Robert Hue en tant qu’invité d’honneur aura lieu à Toulouse, non loin de son domicile. Curieux, il décide de s’y rendre. Une fois sur place, il remarque aussitôt qu’il est l’une des rares personnes que Robert Hue ne connaît pas. Au terme du débat, alors que Sébastien Nadot échange de manière informelle avec l’invité d’honneur, ce dernier, étonné de sa présence en ces lieux, lui demande tout de go : « Si je comprends bien, vous êtes arrivé ici grâce au numérique ? ». Le sénateur, stupéfait par ce moyen de communication, demande à le revoir prochainement.

Arrive la rencontre, puis une autre, et une autre… Au fur et à mesure que Sébastien Nadot fréquente Robert Hue, lui vient à l’esprit un projet d’écriture : faire la biographie de l’homme politique. « C’était un défi d’historien, s’explique-t-il, l’occasion de confronter une archive vivante, qui reconstruit le passé à sa manière, aux sources écrites, médiatiques, dans lesquelles on décèle les oublis et les non-dits de la parole actuelle ». Si l’ouvrage, commencé en 2014, est toujours en cours d’écriture, sa préparation a rapproché Sébastien Nadot de Robert Hue. « À force de le suivre dans ses temporalités politiques, j’ai fini par entrer dedans ». D’abord en corrigeant et en retravaillant le manuscrit des Partis vont mourir… et ils ne le savent pas (L’Archipel, 2014), travail qui lui offre en outre une première approche de la pensée marxiste ; puis en rejoignant le Mouvement des progressistes, fondé par Robert Hue ; enfin, en écrivant la postface de Laissez la place ! La révolution progressiste (Alma, 2016), dernier essai en date de l’homme politique.



Ce dernier ouvrage attire l’attention d’un certain Emmanuel Macron, qui vient de commencer sa campagne présidentielle en publiant Révolution (XO Éditions, 2016). Comme il s’en confesse auprès de Robert Hue lors d’un appel téléphonique, il reconnaît avoir repris une page de Laissez la place ! pour son propre livre. Sauf que la page en question se trouve dans la postface. Très honnête, Robert Hue lui indique l’identité de son auteur et l’invite à le rencontrer. Ce que le candidat en campagne accepte.

En y repensant, Sébastien Nadot s’étonne encore de la rencontre dans les locaux parisiens d’En marche (EM) : « On aura beau dire, dans l’intimité, Emmanuel Macron est quelqu’un de très sympa, bien loin de l’image autoritaire qu’il aime se donner. C’est quand même un type qui accepte de rencontrer un prof de gym dans des classes Segpa au collège, docteur en histoire médiévale, qui n’avait jusqu’alors vu qu’un sénateur et un député et qui s’était tout juste décidé à se porter candidat du Mouvement des progressistes aux législatives ! »

Pendant une heure, le futur Président de la République l’interroge pour tout connaître du secteur éducatif. En sortant de réunion, Emmanuel Macron et Sébastien Nadot tombent sur Richard Ferrand, alors secrétaire général d’EM. Le candidat à la présidence glisse alors à son allié : « J’espère qu’on va lui trouver quelque chose, ça va bien être un de nos députés ». Richard Ferrand emmène alors Sébastien Nadot dans une autre salle, où tous deux discutent des circonscriptions de Haute-Garonne dans lesquelles EM pourrait investir un candidat aux élections législatives. Ils tombent d’accord sur la Xe circonscription. « Bon, ben c’est bon », conclut laconiquement Richard Ferrand.

« Et je suis resté sans nouvelles pendant plusieurs semaines », se rappelle Sébastien Nadot. C’est seulement par hasard, le jour où BFM TV annonçait sur son site web l’ensemble des candidats par circonscription, que l’ancien élève de l’EHESS apprend l’officialisation de sa candidature. À cinq semaines du premier tour. De bric et de broc, il monte sur pied une campagne, « la moins chère de France parmi les candidats élus », qui remporte malgré tout 40 % des suffrages exprimés au premier tour des élections législatives. Et au second tour, 60 %.


Ce qu'apporte l'EHESS à la politique


Toutefois, le futur nouveau député ne cède pas à l’ivresse de la victoire et préfère donner à son mandat de solides principes directeurs, qu’il tient toujours à portée de main, sur son téléphone. Il les relit pour l’occasion :

  • « Ne pas prendre de décision qui ne résulte pas d’un acte de pensée personnel ;
  • Prendre des décisions toujours éloignées de sa trajectoire personnelle ;
  • Le politique doit d’abord servir ceux qui souffrent et qui galèrent ;
  • Méfie-toi des dorures ».


Ces principes, il pense les devoir à sa formation à l’EHESS. « Mon apprentissage en sciences humaines et sociales et mon travail sociologique sur les codes et les règles implicites de la chevalerie, assez proches du monde politique, ont développé chez moi un regard critique sur les pratiques et les pressions, tels qu’on peut en subir à l’Assemblée ».

Mais pour entrer au palais Bourbon, encore fallait-il avoir l’envie de se lancer dans une campagne électorale. Sébastien Nadot l’assure : jamais ne lui serait venu le goût de candidater aux élections législatives sans la curiosité suscitée par l’EHESS. « Je ressentais le besoin d’aller toucher ce truc, dit-il avec force gestes de l’index, ce mammouth politique dont tout le monde parle, pour voir comment ça marche. Comme lors de ma thèse ». 

Cette thèse, elle donne à son mandat de député sa force de conviction. Le docteur en histoire médiévale le certifie : « si je ne cède pas à la diplomatie du tweet et aux réactions spontanées, c’est parce que j’ai su patiemment construire une thèse des années durant ».


Par Maxime Lerolle, chargé de communication du réseau EHESS Alumni


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