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Sarah Benhaïm, doctorante lauréate du prix Art, Esthétique, Littérature

Prix et récompenses

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17/06/2019

Sarah Benhaïm, docteure au CRAL - Centre de Recherches sur les Arts et le Langage, a reçu mercredi 12 juin 2019 le prix Art, Esthétique, Littérature pour sa thèse : "Aux marges du bruit. Une étude de la musique noise et du Do It Yourself". Elle raconte pour EHESS Alumni son arrivée à l'École et ce qui l'a menée à son sujet de recherche.


Pourquoi avez-vous choisi l'EHESS ?

Après un DNAP (Diplôme National d’Arts Plastiques) obtenu en école d’art, j’ai cherché à m’orienter vers une voie plus théorique. Sensibilisée à l’étude des œuvres et à la réflexion sur l’art, j’ai rejoint la licence Esthétique, arts et cultures à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. C’est à l’occasion de ma maîtrise que la musique est devenue mon terrain de recherche. Je travaillais à Radio France et l’expérience des œuvres électroacoustiques m’interpellait. Fréquentant à la même époque des concerts de noise dans les caves de bar et dans les squats parisiens, j’ai pensé qu’il serait intéressant d’explorer cette création sonore alors confidentielle, dont les recherches étaient extrêmement lacunaires. L’esthétique m’offrait des outils passionnants pour penser cet univers musical, mais il me manquait une formation axée sur les sciences sociales pour me sentir plus à l’aise avec la méthodologie de terrain et pouvoir mettre en lumière ces pratiques artistiques et culturelles. C’est donc à l’EHESS que j’ai pu lier mon intérêt pour les formes artistiques et les questionnements propres aux sciences sociales en poursuivant un parcours permettant justement cette transversalité, au sein du master Arts et Langage puis du doctorat Musique, Histoire, Société.

 

Quels sont vos sujets de recherche ?

J’ai conçu ma thèse d’une manière un peu particulière. L’objet de recherche a lui-même entraîné une série de problématiques que j’ai cherché à traiter dans la mesure du possible, malgré leur nombre important. La musique noise a longtemps été négligée dans le champ académique de la musique. Lorsque j’ai entamé ma thèse, seules de rares études anglo-saxonnes avaient été produites dans le domaine de l’esthétique. Ni la musicologie, ni la sociologie ne s’étaient emparées de cet objet alors même qu’il soulève un certain nombre de questions et de spécificités : cette musique a notamment pour particularité d’être composée de bruits et de sonorités radicales, et la manière dont elle est jouée, valorisée et diffusée s’inscrit dans une forme de DIY (Do it Yourself) total. 

L’ensemble des dimensions qui touchent ce genre musical assurent une forme de cohérence symbolique, rhétorique et pratique qui a cependant pour spécificité de questionner les frontières et les manières dont on conçoit les catégories. Cette réflexion autour de la question des conventions et des catégories en musique a constitué la trame de fond d’un travail de recherche qui se décompose en une multiplicité de dimensions étudiées.

La première s’interroge sur la manière dont le genre se construit au travers des définitions formulées par les acteurs eux-mêmes, qui manifestent un discours de résistance à l’égard des étiquettes et des catégories. Je montre comment, à travers une réflexion menée autour des définitions du bruit et de la musique, la noise est rattachée à une forme de résistance à l’égard de la catégorie "musique" en s’attachant à une version "en négatif" de la façon dont la musique est conventionnellement définie, perçue ou valorisée. 

La seconde explore les manières dont la musique noise pourrait faire l’objet d’analyses musicales. J’ai mené plusieurs enquêtes pour tenter de révéler une pluralité de territoires sonores qui questionneraient les frontières stylistiques du genre. Je me suis attelée à des descriptions textuelles du matériau sonore en recourant à un vocabulaire textural imagé, puis j’ai cherché du côté des dernières technologies en termes d’informatique musicale en menant l’enquête auprès d’un ingénieur et d’un musicologue afin de mettre à l’épreuve des logiciels un corpus de cinq morceaux.

En dehors des questions esthétiques et musicologiques, j’ai attaché une grande importance aux pratiques artistiques et sociales. Je me suis d’abord intéressée aux pratiques musicales, depuis la manière dont le dispositif instrumental est élaboré aux manières dont les artistes jouent et improvisent, en consacrant une attention toute particulière à la question des valeurs prônées à travers cette production musicale. J’ai ensuite observé plusieurs types d’écoute qui caractérisaient cet univers sonore, tantôt physiques ou cérébrales, à partir d’entretiens situés et de mon enquête de terrain menée lors des concerts. J’ai enfin réalisé un grand défrichage des pratiques collectives relevant du DIY à partir de cette même enquête, qui m’a permis tout à la fois d’élaborer une cartographie des lieux ayant hébergé des concerts de noise à Paris depuis 1988, de décrypter de manière détaillée plusieurs types d’organisation de concerts depuis la petite orga DIY à la salle des Instants Chavirés, sans oublier une enquête sur le travail des labels underground, et de saisir l’articulation des rôles des acteurs dans l’organisation collective des événements en mobilisant la question classique des intermédiaires artistiques et du rapport amateurisme/professionnalisme.

Mes recherches s’inscrivent ainsi dans un questionnement théorique transversal, dans une pluralité de disciplines académiques (musicologie, sociologie, esthétique en particulier) et dans une diversité méthodologique importante. Des conditions nécessaires pour déblayer de la manière la plus vaste et précise ce domaine n’ayant suscité de l’intérêt que récemment.

 

Que vous apporte l'EHESS dans votre travail ?

L’EHESS a contribué au bon déroulé de cette thèse de diverses manières. D’une part, parce que j’ai pu bénéficier d’un contrat doctoral qui m’a permis de profiter de bonnes conditions de travail malgré une santé fragile, ainsi que de plusieurs financements lors de colloques à l’étranger ou pour une aide à la traduction. Par ce soutien financier, l’École a aussi défendu l’exercice d’une recherche sur un sujet pourtant underground et longtemps dévalorisé. D’autre part, sur le plan intellectuel, l’École propose un éventail impressionnant de séminaires qui en plus de défendre une conception de l’enseignement par la recherche, représentent une pluralité d’espaces de savoir sous forme de laboratoires collectifs qui invitent à la réflexion sur des territoires parfois très éloignés. C’est cette richesse transversale et cette ouverture à tous les champs disciplinaires qui a sans doute le plus nourri ma curiosité et imprégné la conception de la recherche que je défends aujourd’hui.


Photo : © Marie Sorribas / Université PSL.

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