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Entretien avec Veerle Thielemans, directrice scientifique du Festival d’histoire de l’art

Portraits

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04/06/2019

Diplômée d’un DEA en sciences du langage à l’EHESS, Veerle Thielemans, aujourd’hui directrice scientifique du Festival d’histoire de l’art, nous raconte son arrivée à l’École et son parcours professionnel entre recherche et médiation.


Pourquoi avez-vous choisi l’EHESS ?

Pendant ma licence d’histoire de l’art à l’université de Louvain (KUL), j’ai pris conscience de mon intérêt pour la sémiologie, à travers la lecture des écrits d’Hubert Damisch et Louis Marin. On se situait alors à la fin du grand mouvement de la sémiologie, néanmoins je souhaitais vraiment rencontrer les maîtres et travailler avec eux. Après avoir obtenu une bourse d’échange du gouvernement belge, j’ai intégré l’EHESS en 1986, d’abord en tant qu’élève libre, puis en préparant pendant deux ans un DEA de sciences du langage, dans lequel intervenaient Damisch et Marin.  

Cependant, la barre était très haute pour moi. D’une part, j’étais mal à l’aise en raison de mon niveau alors assez mauvais en français. D’autre part, les savoirs se transmettaient de manière très verticale. On lisait beaucoup, mais on parlait peu entre élèves. Le climat était vraiment au respect envers les maîtres, pas à l’interaction.


Quels étaient vos sujets de recherche ?

Pour mon mémoire, je suis partie d’un tableau très connu du peintre belge Fernand Khnopff. Memories reprend en l’inversant la disposition de La Partie de croquet à Boulogne–sur–Mer (1871, Nelson Atkins Museum), une œuvre moins connue de Manet. À partir de cet exemple, je voulais étudier comment fonctionne la citation en peinture, en considérant le tableau de Khnopff comme un manifeste symboliste anti-impressionniste.


Memories, (1889, Musées royaux des Beaux-Arts, Bruxelles)
C’était un travail très conceptuel. Dans la lignée de Damisch et Marin, il fallait formuler un vocabulaire théorique cohérent, de manière à déchiffrer avec précision les codes artistiques.


La Partie de croquet à Boulogne–sur–Mer (1871, Nelson Atkins Museum)

Avec ma thèse, soutenue à la John Hopkins University de Baltimore, je suis remontée aux années 1850 – 1860, en me cantonnant toujours à l’art pictural français. J’analysais comment certains peintres avait repris dans leurs œuvres les premières théories sur l’automatisme cérébral, développées à l’École de médecine de Paris – avant les travaux sur l’inconscient de Freud et Bergson. Des gens comme Baudelaire, par exemple, considéraient en effet qu’on absorbait des impressions visuelles qui ressurgissaient dans le geste artistique de manière spontanée, affranchies des conventions sociales et esthétiques. Mon travail mêlait ainsi histoire de la psychologie, de l’éducation et des pratiques artistiques.


Quel a été votre parcours au sortir de l’École ?

J’ai d’abord suivi mon mari, archéologue, en Inde, puis aux États-Unis. Là-bas, j’ai rejoint une maison de vente à Philadelphie. Il y avait un vrai contraste entre les enseignements très conceptuels de l’EHESS et la manipulation concrète d’objets d’art, mais j’aimais m’insérer dans le marché de l’art.

Par la suite, j’ai pu revenir dans le monde de la recherche en devenant assistante de documentation pour les expositions organisées par le département des peintures européennes au Musée de Philadelphie. Pour intégrer ce poste, j’ai mis en avant ma connaissance du français et de l’art français.

Pendant ce temps, j’ai candidaté à une thèse à la John Hopkins University, à Baltimore, où j’ai été acceptée sous la direction de Michael Fried. Je dois dire que j’y ai préféré l’ambiance, plus interactive, où l’on échangeait davantage nos impressions de lecture lors des cours, à celle de l’EHESS. C’était aussi une autre approche de l’histoire de l’art – celle des Critical studies d’une part, de la critique sociale et économique de la production des œuvres d’autre part. 

Je suis néanmoins revenue en France pour finir ma thèse, au bout de sept ans de travail. Pendant quelques temps, j’ai enseigné l’histoire de l’art au sein du réseau universitaire américain à Paris, notamment à la Columbia University. Et puis, une occasion s’est présentée. J’ai eu vent qu’une fondation privée américaine, la Terra Foundation for American Art, adossée au musée d’art américain de Giverny, dont j’habitais non loin, cherchait quelqu’un issu de la recherche, quelqu’un qui pourrait porter un discours sur l’art. J’ai donc postulé et c’est ainsi que je me suis retrouvée à mettre en place les programmes académiques de la Terra Foundation. En particulier, j’ai établi une Académie d’été annuelle, qui durant deux mois, le temps de l’été, réunit chercheur·euse·s et artistes à Giverny pour discuter ensemble de leurs travaux. 

Durant mon travail à la Terra Foundation, j’ai également eu à cœur d’ouvrir le champ de l’art américain à d’autres noms que Pollock, Hopper et Rothko, ainsi que de sortir cet art de son cocon nationaliste en montrant les échanges qu’il y avait entre les États-Unis et d’autres parties du monde. De ce point de vue, mes travaux sur l’art européen se révélèrent très utiles.

Par-rapport au côté très solitaire de la recherche, dont je souffrais beaucoup, l’art quasi-diplomatique que je devais déployer dans mon travail à la Terra Foundation me passionnait. Je préférais discuter, collaborer avec d’autres personnes, enthousiasmer les gens. Ma carrière est ainsi progressivement allée de la recherche pure vers la médiation de l’art par la recherche. Je me sens en quelque sorte comme un facilitateur de la recherche, et c’est ce qui me plaît.

Au bout d’une quinzaine d’années à la Terra Foundation à promouvoir exclusivement l’art américain, j’ai ressenti le besoin d’une plus grande diversité. C’est alors que l’an dernier le poste de directrice scientifique du Festival d’histoire de l’art, à l’Institut national d’histoire de l’art, est devenu vacant. Le thème du festival changeant chaque année et son organisation nécessitant de discuter avec de nombreux interlocuteurs, j’ai sauté sur l’occasion.


Que vous a apporté l’EHESS ?

Les enseignements très pointus d’Hubert Damisch et Louis Marin m’ont formée à l’exigence intellectuelle et à la qualité de la pensée. On nous apprenait à ne pas redire ce qui avait été déjà dit et à nous confronter à des auteurs aussi ardus que Lacan ou Derrida.

De même, l’interdisciplinarité des cours a ouvert mon approche de l’histoire de l’art vers d’autres domaines, ce qui m’a été très profitable durant mes activités de médiation scientifique.


Que souhaitez-vous amener au Festival d’histoire de l’art ?

Le Festival étant jusqu’à présent très francophone, je souhaiterais apporter, du fait de mon expérience, plus d’international, tant au niveau des artistes invité·e·s que des pratiques représentées.

Le Festival ayant pour ambition de sortir une discipline universitaire des murs académiques et muséaux, j’aimerais également impliquer davantage les artistes. À mes yeux, le Festival est une très belle vitrine de l’histoire de l’art, c’est pourquoi il faut œuvrer à la rendre toujours plus accessible au grand public. 


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