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Raconte-moi ta thèse #2 | Le blues du bracelet électronique, par Mathias Dambuyant

Raconte-moi ta thèse

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21/09/2020

Mathias Dambuyant est docteur en sociologie à l’EHESS au sein de l’IIAC. Il vient de soutenir, en juillet dernier, une thèse intitulée « Veiller sur et punir, expériences du bracelet électronique en France, Belgique et Suisse ». Avant son passage en thèse, il avait effectué un master de sociologie à l’EHESS dans la mention Santé, Populations et Politiques Sociales.


Ce court texte voudrait revenir sur un exemple qui m’a frappé et accompagné tout le long de mon parcours de thèse. Il s’agit d’un entretien mené avec un des porteurs rencontrés lors de mes terrains. Cet entretien est rapidement apparu comme un contre-exemple absolu puisque le porteur en question s’était fabriqué un faux bracelet pour continuer à bénéficier des effets positifs de la mesure même après la fin de celle-ci. Des cinquante-quatre porteurs que j’ai rencontrés en entretien et de la centaine que j’ai croisés sur mes terrains, le cas de ce porteur est resté unique et extrême. 

Ce contre-exemple m’a permis de mieux interroger la norme, ce qui, à l’inverse, devient normal pour les porteurs. À travers un « cas atypique », s’opère une « fonction d’analyseur » (Lapassade, 1971). Je voudrais ainsi revenir sur quelques citations de monsieur Traoré, ce porteur hors des normes du bracelet électronique et qui m’a pourtant aidé à mieux les cerner. 


Pourquoi se fabriquer un faux bracelet ? Les effets positifs de la mesure 

Il convient de revenir rapidement sur le profil de monsieur Traoré. L’homme est retraité, ancien informaticien, il est âgé de 65 ans et originaire d’un pays d’Afrique noire. Il a été interpellé pour deal et a été placé sous bracelet en attente de jugement. Au bout d’un an et deux mois de bracelet, on lui a retiré la mesure bien que son procès n’ait pas encore eu lieu. Il s’est alors fabriqué un faux bracelet pour donner l’illusion à ses proches que sa peine se prolongeait. 

Monsieur Traoré : Les gens qui savent que j’ai [le bracelet], je leur ai même pas dit que je l’ai enlevé. […]

L’enquêteur : Même les personnes chez qui vous vivez en ce moment ? 

- J’ai juste prévenu ma mère et mes enfants qui sont au Sénégal. Les autres qui sont ici, je leur dis rien, donc quand ils veulent un truc, ils savent que j’ai pas envie de le faire ; je leur dis : « ah non, j’ai le bracelet, je ne peux pas sortir ». Ça me permet aussi de ne pas bouger quand j’ai pas envie de bouger, je dis que j’ai mon bracelet. 

- Mais ils vont bien finir par voir que vous ne l’avez plus ? 

- C’est pour cela que j’ai mis cela [il me montre un vieux tensiomètre cassé fixé à sa cheville]. Ils ne vont pas allé sous ma chaussette ! 

- Donc le bracelet ça vous arrange au fond ? 

- Ah oui, des fois ça arrange quand on veut se débarrasser des gens, que l’on ne veut pas avoir de corvées : « tu veux pas me raccompagner en voiture, ah ben non, je peux pas ! ». Quand on veut compter sur quelqu’un, etc… 


Ancien bracelet de monsieur Traoré (durant sa peine PSE)


Nouveau bracelet de monsieur Traoré (fixé à sa cheville après la fin de sa mesure PSE)

 

En quelques instants, monsieur Traoré a dévoilé une pratique inédite de faux bracelet principalement utilisé pour conserver les avantages de liens sociaux reconfigurés pendant la peine. Le bracelet représente une période de solidarité envers un porteur. Celui-ci est redevable envers ses proches qui le soutiennent souvent bien plus qu’il ne les soutient en retour. C’est ce qui apparaît dans le récit de monsieur Traoré qui bénéficie des solidarités de sa famille sans leur rendre tous les services qu’il effectuait avant son bracelet. 


Le blues du bracelet n’empêche pas d’identifier ses points négatifs 

Toutefois, une autre partie de l’entretien avec monsieur Traoré revient cette fois sur les inconvénients du bracelet qu’il a vu se finir avec sa peine. Le bracelet est en réalité une double contrainte : l’une portant sur la visibilité du dispositif (que l’on peut comparer à un stigmate ; Goffman, 1975) et l’autre sur l’enfermement partiel une partie de chaque jour de condamnation. 

[…] parfois, [le bracelet] c’est encombrant…. On ne peut pas se mettre en short, c’est pas bon pour la discrétion… Ou alors on met des shorts mais avec des chaussettes ! […] on ne peut pas se mettre avec des claquettes, des baskets et des chaussettes basses… C’est un peu gênant et moi je n’aime pas la mauvaise publicité. Il y en a qui s’en foutent et qui se promènent avec le bracelet…

[…] On est obligé de faire attention à l’horaire pour partir, s’organiser, tout préparer avant de partir et être sûr d’avoir tout terminer avant de rentrer parce qu’après, une fois qu’on est rentré, on est rentré. Comme une fois qu’on est parti, on n’a pas envie de revenir pour perdre le peu de temps qu’on a. Avec le petit créneau…. […] C’est sûr que quand on me l’a retiré, le sang a recommencé à passer… 

Bien que monsieur Traoré ait reconduit l’expérience d’un bracelet factice, il reproduit des effets négatifs qui sont bien réels mais avec lesquels il choisit de conjuguer pour mieux décider du quotidien qu’il souhaite. Il reproduit avec son bracelet factice et sa propre mise en scène de nouvelles contraintes de visibilité et d’enfermement partiel qui lui conviennent. 

À travers l’exemple précis de monsieur Traoré, on peut donc à la fois trouver un contre-exemple et un précieux renseignement sur le rapport à la norme. Les différents porteurs que j’ai rencontrés témoignent tous d’une inventivité en situation concrète pour adapter et s’adapter au dispositif. L’analyse de ces micro-pratiques d’ajustement est rendue possible par des techniques d’observation proche des courants d’ethnométhodologie (Wacquant, 2015). De plus, si monsieur Traoré fait figure de contre-exemple extrême dans son rapport au bracelet, il renseigne toutefois sur une identification, commune à tous les porteurs cette fois, des points forts et des points faibles du dispositif. Tous identifient des avantages et des inconvénients dans le vécu quotidien de la mesure et tous jouent de marges de manœuvre pour vivre au mieux cette expérience de peine. Même le cas le plus extrême d’un public donné peut admettre des comparaisons et être raccroché à des invariants (Godelier, 2018). Si monsieur Traoré est un des seuls porteurs à s’être fabriqué un faux bracelet, il est passé par des ressentis et des analyses du dispositif qui demeurent communs. 


Pour en savoir plus :

  • Godelier M., 2018, Communication à son séminaire de l’EHESS : « Mondes imaginaires et pratiques symboliques », Paris, 12 février.
  • Goffman E., 1975, Stigmate, les usages sociaux des handicaps, trad. fr., Paris, éd. de Minuit (1re éd.en anglais : 1963).
  • Lapassade G., 1971, Clefs pour la sociologie, Seghers. 
  • Wacquant L., 2015, « Pour une sociologie de chair et de sang », Terrains et travaux, p. 239-256.


Retrouvez Raconte-moi ta thèse #1, « Arpenter le passé. Une journée à Leyde en août 1663 » par Laura Pennanec’h, sur Caktus, le blog du Centre Alexandre-Koyré.


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