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La démocratie en 2050, par Marie-Hélène Caitucoli

Vie de l'association

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15/05/2019

Intervenante alumni lors de la remise des bourses d'accomplissement du Fonds de dotation de l'EHESS, Marie-Hélène Caitucoli s'est livrée à l'occasion de "Democracy 2050: Who and how ?" à un exercice de projection politique. À quoi pourrait ressembler la démocratie en 2050 ? À une fiction oscillant entre jeu et sérieux, dont voici le texte lu lors de la soirée du 17 avril 2019 :


Cela fait plusieurs années que j’entends parler du Fonds de dotation de l’EHESS et je tiens à en  saluer  l’ambition  comme  le  dynamisme.  Le  projet  affiché  sur  le  site  de  « la  poursuite d'une meilleure intelligence du contemporain » résume à mes yeux l’esprit, l’énergie et la ferveur dans la puissance régénérante de la pensée, sans conteste propres à l’EHESS. Pour ces traits marquants, j’ai passé dans cette école six années de bonheur, du Master recherche en  philosophie  politique/Études Politiques  à  la  thèse  en  Études  Politiques,  dans  le  champ cette fois de la science politique, au Centre Aron. 

Un grand merci à toute l’équipe du Fonds et en particulier à Déborah pour cette invitation. Et  toutes  mes  félicitations  aux  heureux  lauréats  de  ces  bourses  d’accomplissement  de thèse ! 

Pour en venir à notre sujet de ce soir, « Democracy 2050: Who and How ? », je dois dire que si  j’ai  trouvé  le  titre  amusant  car,  de  manière  très  inattendue  pour  ce  type  d’exercice  en général assez formel, digne d’un roman de politique fiction – Farenheit 451 ; 2001, L’odyssée de l’espace ; Democracy 2050, même combat –, je me suis rapidement rendue à l’évidence : mon amitié pour Déborah m’avait fait tomber dans le piège. Déborah a en effet un talent unique pour mettre la barre très haut avec une déconcertante décontraction… car l’ambition ici n’est pas des moindres et la difficulté, réelle : comment faire un tel travail projectif sans tomber  dans  le  prescriptif  métaphysique  tandis  qu’il  restera  par  définition  peu  fondé  en empirie,   ou,   plus   classiquement,   comment   repartir   de   ma   thèse   sur   les   institutions démocratiques  françaises  sous  la  Ve  République  et  situer  sérieusement  dans  un  avenir meilleur même mes intuitions les plus lumineuses ?  

« Just don’t over think it », m’a dit l’inénarrable Déborah, « ça va être très cool »…. Certes, mais nous sommes quand même à l’EHESS. 

Anyway, parler de démocratie est devenu banal et en parler de manière fructueuse est un défi tellement les critères qui la définissent sont malmenés par la tyrannie des évidences ; mais  parler  de  démocratie  en  2050,  c’est  au  moins  original.  Pour  que  cela  reste  EHESS- compatible, je choisis donc dans ce bref exposé mais dans la discussion qui suivra aussi, une posture  qui  ne  cède  rien  à  la  facilité  mais  qui  fait  droit  nécessairement  à  une  certaine créativité dans la mesure où celle-ci garde toute sa cohérence. Enfin, si l’EHESS m’a appris à ne m’enfermer dans aucun système, elle me pardonnera mes extravagances. 


 

Le  journal  Le Point  accordait  la  semaine  dernière  sa  première  de  couverture  au  « Voyage vers Mars », sous-titrant aussi « c’est du sérieux », ce qui m’a confortée finalement dans le choix de la projection imaginaire que je souhaitais vous proposer. 

Imaginez donc un jeune homme d’une vingtaine d’année en 2050 ; il s’appelle Alexis comme son célèbre aïeul… vous me voyez venir…. mais non, il ne va pas en Amérique. Il étouffe sur Terre  où  l’acte  1545  des  gilets  jaunes  se  prépare  dans  toutes  les  grandes  métropoles  du monde dit démocratique, c’est-à-dire pollué, liberticide, dirigé d’en haut mais on ne sait plus trop d’où, tellement c’est haut, hyper-connecté aux fake-news en continu et où une partie somme toute non négligeable de la population mange à sa faim dans un confort matériel qui lui donne l’illusion permanente que sa passivité a un sens, voire est une spiritualité 4.0.  

Une révolte active et pleine de projets de bonheur pour tous avait pourtant éclos 40 ans plus tôt,  pétrie  de  principes  porteurs  d’une  société  nouvelle,  une  sorte  de  liberté  républicaine planétaire  où  l’on  pouvait  absolument  tout  vouloir  –  trop  vouloir ?  – dès  lors  que  c’était certifié écologique et non genré par une majorité de citoyens du monde sans idée précise de ce dont il s’agissait. Quelques années plus tard, les tenants de ce beau projet avaient rendu le  pouvoir  à  la  nouvelle  autorité  « démocratique »  internationale  chargée  de  remettre  un peu   d’ordre   dans   ce   chaos   ou,   selon   l’expression   dont   elle   se   prévalait,   même   pas ironiquement  du  reste,  « faire  régner  l’ordre  à  Varsovie ».  L’histoire  des  révolutions  où  le rêve d’émancipation fonde trop vite ses principes dans un nouvel absolutisme sans bornes s’était une fois de plus répétée, ouvrant la voie à un autoritarisme quasi-planétaire. 

Une petite colonie américano-européenne était alors partie sur Mars pour rompre avec ce régime, dans le cadre officiel d’un projet expérimental un peu fou financé par un milliardaire en quête de panache. Alexis était bien décidé à comprendre ce qu’elle avait pu mettre en place  depuis  qu’elle  s’était  proclamée  indépendante  au  prix  d’une  promesse  de  fournir  à bon prix la Terre en énergies nouvelles, produites sur Mars puis stockées dans des capteurs nanométriques et récupérables sous forme ondulatoire une fois sur Terre. Il avait alors cassé sa  tirelire,  enfin  le  fonds  de  pension  de  sa  bienveillante  grand-mère,  fonds  redevenu soudainement rentable à la faveur fantasque du casino des marchés financiers totalement dérégulés, tandis que celle-ci, auparavant ruinée, avait fini nounou pour riches bébés chinois capricieux à la folie.  

Après  quelques  mois  de  vol,  le  voilà  donc  arrivé,  son  lecteur  de  sensations  aussi  bien connecté que son assistant d’écriture vocal, prêt à se saisir de la réalité vécue de ce peuple libre, autoproclamé inventeur de la République super-moderne.


Quelle  sensation  agréable  dès  l’atterrissage… la  paix  semble  régner,  l’air  est  respirable sous la bulle géante qu’on distingue à peine ; le ciel y est bleu, fleuri parfois, ou tapissé de papillons multicolores… Alexis se laisse aller à la douceur d’un rêve particulier et le ciel  devient  peuplé  de  nymphes  aussi  sublimes  qu’inaccessibles… le  ciel  a  donc  le motif  de  nos  rêves ?!  Et  si  nos  rêves  sont  incompatibles  les  uns  avec  les  autres,  peu importe  alors,  puisqu’on  voit  seulement  ce  qui  exprime  l’état  de  notre  être  profond. Après  quelques  échanges  avec  les  habitants,  tous  accueillants  et  sociables,  Alexis comprend  aussi,  rassuré,  que  si  nos  propres  rêves  –  puisque  nous  sommes  donc  les seuls à les voir – nous poussent à agir les uns contre les autres, ou sont accusés d’inciter à  diverses  formes de discrimination  ou  à   des   actes   portant   atteinte  à  la  liberté individuelle   d’autrui,   cela   relève   du   pénal   mais   aussi,   concomitamment   d’une obligation  d’effectuer  un  travail  d’intérêt  général  comme  en  particulier  celui  d’aider  à la  maintenance  nécessaire  pour  que  le  ciel  ne  nous  tombe  pas  sur  la  tête… il  paraît qu’on  en  sort  plus  responsable  de  son  propre  ciel,  plus  apte  à  rêver  en  exprimant  le meilleur de soi-même, entendu comme rapport au monde respectueux de sa diversité.


Là-bas,  des  élections  libres,  technologiquement  accompagnées,  sont  organisées  dans les petites cités de moins de 10000 habitants à la fréquence qui leur convient, la seule condition préalable à leur organisation étant la tenue antérieure, pendant les trois mois qui précèdent, de délibérations publiques obligatoires pour toutes les citoyennes et tous les  citoyens, dont  doivent  sortir  des  recommandations  applicables  argumentées et à tester dans un premier temps avant d’en faire des règles sociales. Un an après leur mise en   application   réelle   s’il   y  a  lieu,   ces   règles   sont   alors   rapportées   à   l’Assemblée nationale  du  pays,  renouvelable  tous  les  quatre  ans,  et  qui  peut  voter  leur  mise  en œuvre  sous  forme  de  test  sur  l’ensemble  des  autres  cités.  La  représentation  y  est proportionnelle  et  le  Président  de  la  République  est  élu  pour  sept  ans,  nécessairement en  fin  de  carrière,  quelle  qu’elle  soit,  avec  pour  mission  de  trancher  en  cas  de  non- respect litigieux de la Constitution. Tout le monde travaille à mi-temps et les débats de l’Assemblée nationale doivent être suivis par chacun au moins une séance sur les deux de chaque semaine. Des questions en direct sont prévues via les assistants vocaux gsm qui renvoient le message en direct après l’avoir modéré   selon la déontologie collectivement établie  par  la  Constitution  et  une  fois  que  le  logiciel  d’Intelligence Artificielle de l’Assemblée Nationale a comparé les questions entre elles pour ne garder que les plus distinctes selon les critères façonnant cette démocratie.


L’avance  technologique  majeure  des  martiens  leur  vaut  une  balance  commerciale excédentaire  avec  la  Terre  mais  le  savoir  n’en  est  détenu  que  par  quelques  grandes sociétés industrielles semi-privées. Vecteur de la puissance martienne au niveau de ses relations extérieures c’est-à-dire terriennes, cette avance est ainsi la garantie d’une paix intérieure qui peut alors se déployer dans une collectivité délibérante et consciente de ses  devoirs,  égalitaire,  gratuitement  éduquée  aux  humanités  et  aux  sciences  classiques et   fortement   encouragée   au   débat   entre   cités,   par   l’organisation   de   concours   de rhétorique  extrêmement  rémunérateurs.  Mais  l’argent  ne  remplace  pas  la  joie  sincère qu’éprouvent les martiens à projeter vers leur ciel artificiel leurs rêves réels.

Tous  cependant  donnent  l’impression  de  tout  comprendre  aux  nouvelles  technologies, comme    les    terriens,    toutes    proportions    gardées,    mais    ils    ne    les    utilisent    que modérément,  pour  mieux  délibérer,  jouer  ou  rêver.  L’accès  à  l’information  est  aussi libre, autant que celui à la blockchain la véhiculant, ce qui rend ainsi toute falsification immédiatement  visible.  Mais  l’accès  à  un  savoir  technologique  supérieur,  aux  impacts rapidement    incontrôlés    sur    l’équilibre    social,    est    éthiquement    très    encadré.


Paraphrasant  presque  son  célèbre  aïeul,  Alexis  dicte  à  son  assistant  vocal :  « Je  ne pense pas qu’il y ait d’autre pays ailleurs où, proportion gardée avec la population, il se trouve aussi  peu  d’ignorants  et  moins  de  savants  que  sur  Mars ».  Est-ce  à  dire,  pour prolonger   l’analogie,   qu’il   anticipe   une   nouvelle   domination   à   craindre   parmi   les hommes,  comme  force  d’abord  potentiellement  encouragée  par  la  démocratie  super- moderne puis susceptible un jour de l’étouffer ? Il a encore à l’esprit que le capitalisme sauvage débordant  des  formes  politiques  où  il  tenait  lieu  de  pourvoyeur  de  prospérité, a en effet étouffé   l’espace   égalitaire   des   pays   terriens.   Une   nouvelle   forme   de domination serait-elle ici à l’œuvre à travers celle des super-sachants technologiques ? Il  faudrait  se  projeter  dans  la  démocratie  sur  Mars  150  ans  plus  tard  pour  vérifier  une telle  prophétie.  Pour l’heure,  Alexis  se  contente  d’observer  et  note  aussi  en  évoquant cette civilisation nouvelle qu’elle   concentre   deux   éléments   distincts   s’étant   fait   la guerre  par  le  passé,  du  temps  de  la  colonie  terrienne,  et  qu’on  est  parvenu  sur  Mars  à « incorporer  en  quelque  sorte  l’un  dans  l’autre » (là  il  parle  vraiment  comme  Alexis l’ancien !!), et à combiner merveilleusement : « l’esprit de rêve et l’esprit de liberté ». Et le  rêve  porte  des  libertés  nouvelles  en  tant  que  vecteur  de  créativité  et  ultimement  de liens entre les hommes et les femmes. Dans ce monde post-religieux, on s’en remet sur Terre en désespoir de cause aux  normes foisonnantes  qu’on  n’a  pas  conçues,  après avoir  éteint  tous  les  rêves  d’un  avenir  plus  juste  remplacé  par  la  seule  liberté  d’un marché de produits conformes. Sur Mars, on parle donc de rêves, d’éthique et tout cela semble  aller  de  pair  avec  un  goût  partagé  pour  une  économie  libre  mais  circulaire  et responsable   fondée   sur   le   désir   partagé   de   prendre   en   main son   destin   par   la discussion   d’abord,   l’art   de   l’argumentation   ensuite   et   pourquoi   pas   l’édiction   de normes   rassurantes   pour   finir.   Si   la   crainte   d’une   domination   toujours   capable d’advenir   traverse   l’esprit   d’Alexis,   il   note   qu’en   attendant,   ici,   l’amélioration   des conditions  d’existence    est    dans    l’affirmation    de    soi    par    le    rêve    de    chacun, potentiellement créateur de nouvelles formes de d’accès à l’autre : rêver c’est accepter de  dépasser  le  cadre  établi  et  faire  droit  à  que  ce  rêve-même  permet  pourtant  d’en saisir,  non  comme  contrainte  mais  comme  possibilité  d’accès  à  la  vie  même.  Mars atténue le vertige de la liberté par la seule idée d’une fraternité étendue, à redécouvrir sans cesse.

Ainsi moyennant le respect de quelques normes simples, co-construites et partagées, on peut laisser libre cours à sa vision du ciel et en faire l’horizon nouveau d’une capacité d’agir collective.

Alexis  se  met  soudain  à  rêver  qu’il  est  un  dauphin,  ce  rêve  le  rend  tellement  heureux qu’il contacte l’Agence de Soutien Créatif et le voilà quelques temps après installé dans l’espace   public   de   réalité   augmentée,   en   train   d’expérimenter   les   sensations   d’un dauphin  avec  quelques  nouveaux  amis  martiens  qui  viennent  de  monter  un  petit  club de  vacances  accessibles  à  tous,  moins  onéreux  que  d’aller  sur  Terre  faire  des  selfies avec des humains si proches, si pauvres et si touchants, apportant, en creux seulement, la preuve de notre humanité commune.


Tout  est  possible  sur  Mars  à  condition  de  toujours  respecter  cette  seule  externalité unificatrice  reconnue  comme  créatrice  de  liens  :  le  regard  respectueux  posé  sur  la nature  de  toute  chose,  y  compris  celle  que  l’on  peut  récréer  si  rien  ne  s’en  trouve  en même temps détruit.


Alexis  trouve  finalement  plus  de  points  de  commun  entre  la  démocratie  sur  Mars  en 2050  et  la  démocratie  en  Amérique  en  1830  qu’entre  la  démocratie  sur  Mars  en  2050 et celle, alors détournée, qu’il vient de quitter sur Terre.


Peut-être,  pense-t-il,  que  les  critères  de  liberté,  d’égalité  et  de  capacité  à  en  délibérer ensemble   transcendent   les   moyens   dont   on   dispose   pour   les   mettre   en   œuvre,   à condition  de  croire  en  notre  collective  capacité  d’agir,  et  à  faire  primer  celle-ci  sur toute forme domination, sur Mars ou ailleurs, en 2050 comme… maintenant et ici.


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